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Sur les richesses

No. 108 – Sur les richesses
Matthieu 19,24
1788


Tous droits réservés.
Édition numérique © cmft, octobre 2017



« Il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu. » (Matthieu 19,24)


1. Dans les versets précédents il est fait mention d’un jeune homme qui se précipitant vers notre Seigneur et se jetant à ses pieds, non par hypocrisie, mais dans la plus profonde sincérité de cœur, lui dit : ‘Mon bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? J’ai observé, dit-il, tous les commandements dès ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ?’ — II est probable qu’il les avait observés dans le sens littéral; cependant il aimait encore le monde. Et Celui qui connaissait ce qu’il y a dans l’homme savait que, dans ce cas particulier, (car ce n’est nullement une règle générale), il ne pouvait être guéri de ce mal désespéré, que par un remède désespéré. C’est pourquoi Il lui répondit : ‘va et vends ce que tu as, et le donne aux pauvres ; après cela viens et suis-moi. Mais quand le jeune homme eut entendu cette parole, il s’en alla tout triste ; car il possédait de grands biens.’ Ainsi toutes les belles fleurs se flétrirent ; car il ne voulait pas amasser des trésors dans le ciel à un si haut prix. Jésus, voyant cela, ‘regarda autour de lui et dit à ses disciples : je vous dis en vérité, qu’un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. Il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu. Et ses disciples furent fort étonnés, et ils disaient : qui peut donc être sauvé’, s’il est si difficile pour les gens riches d’être sauvés, lesquels possèdent tant et de si grands avantages, qui sont exempts de toutes les inquiétudes de ce monde et de mille difficultés auxquelles les pauvres sont continuellement exposés ?

2. On a supposé à la vérité qu’il rétracte en partie ce qu’il avait dit concernant la difficulté pour les riches d’être sauvés, par ce qui est ajouté dans le chapitre X de St. Marc. Car, après qu’il eut dit, ‘qu’il est difficile que ceux qui ont des richesses, entrent dans le royaume de Dieu !’ comme ‘ses disciples étaient étonnés de ce discours, Jésus reprenant la parole, leur dit : qu’il est difficile à ceux qui se confient aux richesses, d’entrer dans le royaume de Dieu !’ Remarquez cependant que notre Seigneur ne voulait pas par-là rétracter ce qu’il avait dit précédemment ; cela était si loin de sa pensée, qu’il le confirme immédiatement par cette solennelle déclaration. ‘Il est plus aisé qu’un chameau, passe par le trou, d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu.’ Remarquez, en second lieu, que l’un et l’autre de ces deux passages assurent absolument la même chose. Car il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est que ceux qui ont des richesses ne s’y confient pas.

3. S’apercevant qu’ils étaient étonnés de ces paroles dures, Jésus, les regardant, (sans doute avec une tendresse inexprimable, afin d’empêcher qu’ils ne s’imaginent que la cause du riche est désespérée) dit : ‘quant aux hommes, cela est impossible, mais non pas quant à Dieu ; car toutes choses sont possibles à Dieu.’

4. Je pense que l’homme riche ne signifie pas seulement ici celui qui possède des trésors immenses, celui qui a amoncelé de l’or comme de la poussière, et de l’argent comme le sable de la mer ; mais encore celui qui possède plus que le nécessaire et les commodités de la vie. Celui qui a de la nourriture et des vêtements suffisants pour lui et sa famille, et quelque chose de plus, est riche. Je pense que le royaume de Dieu, ou des cieux (termes absolument équivalents) signifie, non le royaume de gloire, (quoique celui-ci doive suivre sans aucun doute), mais le royaume des cieux, c’est-à-dire, la vraie religion, sur la terre. L’assertion de notre Seigneur signifie conséquemment, qu’il est absolument impossible, si ce n’est par le secours de cette puissance à laquelle tout est possible, qu’un riche soit chrétien ; qu’il ait l’esprit qui était en Christ, et qu’il marche comme Christ a marché : telles sont les entraves à la sainteté, aussi bien que les tentations au mal, qui l’entourent de tous côtés.


I. Telles sont d’abord les entraves à la sainteté qui l’entourent de tous côtés. Il faudrait un gros volume pour les énumérer toutes : je ne ferai mention que de quelques-unes d’entre elles.

1. La base de toute religion c’est la foi, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. Or, que vous considériez ce mot dans son acception générale, pour une manifestation des choses que l’on ne voit pas, du monde invisible et éternel, de Dieu et de ce qui est relatif à Dieu, quelle tendance naturelle les richesses n’ont-elles pas à obscurcir cette manifestation, à empêcher que vous ne fassiez attention à Dieu et aux choses qui le concernent, de même qu’aux choses invisibles et éternelles ! Et si, d’un autre côté, vous le prenez, dans le sens de confiance ; quelle tendance les richesses n’ont-elles pas à la détruire, à faire que vous vous confiez uniquement en elles pour votre bonheur ou pour votre appui, et non au Dieu vivant ! Ou si vous considérez la foi, dans le sens chrétien de ce mot, comme une confiance divine en un Dieu miséricordieux ; quelle mortelle, quelle, pour ainsi dire, insurmontable entrave les richesses ne sont elles pas à cette foi ! Quoi ! un homme riche, conséquemment un homme respectable, pourrait-il venir à Dieu, avec la conviction qu’il n’a rien à donner ? Peut-il déposer toutes ses grandeurs, et venir comme un pécheur, un misérable pécheur, le plus vil des pécheurs, au même niveau que ceux qui nourrissent les chiens de ses troupeaux, avec ce mendiant couché à sa porte, couvert d’ulcères ? Cela est impossible ; à moins que ce ne soit par cette même puissance qui créa les cieux et la terre. Cependant, s’il ne fait pas cela, il ne peut, dans aucun sens, entrer dans le royaume de Dieu.

2. Quelle entrave les richesses ne sont-elles pas au premier fruit de la foi, c’est-à-dire, à l’amour de Dieu ! ‘Si quelqu’un aime le monde’, dit l’Apôtre, ‘l’amour du Père n’est pas en lui’. Mais comment est-il possible qu’un homme, qui est entouré de tous les attraits du monde, n’aime pas le monde ? Comment se pourrait-il qu’il prêta encore l’oreille à cette voix intérieure qui lui dit : Mon fils, donne-moi ton cœur ? Quel pouvoir, sinon le pouvoir d’en Haut, peut porter le riche à cette prière : « Permets que je sois insensible à tout ce qui se trouve ici-bas, que je ne cherche à connaître que Christ; que je sois inébranlable et libre de tout, cherchant mon unique bonheur en toi ! »

3. Les richesses sont également un obstacle à ce que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, c’est-à-dire, à ce que nous aimions tout le genre humain, comme Christ nous a aimés. Un homme riche peut à la vérité aimer ceux qui sont de son parti ou de son opinion. Il peut aimer ceux qui l’aiment. Les païens, baptisés ou non, n’en font-ils pas autant ? Mais il ne peut avoir une bienveillance sincère et désintéressée envers tous les enfants des hommes. Cette bienveillance ne peut avoir sa source que dans l’amour de Dieu, que ses grandes richesses ont effacé de son âme.

4. C’est encore de l’amour de Dieu, et de nulle autre source, que dérive l’humilité. Donc, en tant que les richesses entravent l’amour de Dieu, elles doivent également être contraires à l’humilité. Elles y mettent obstacle chez le riche, en ce qu’elles le privent de cette liberté de conversations qui pourraient lui faire sentir ses défauts et ramener à se bien connaître lui-même. Mais qu’il est rare que les riches rencontrent un ami sincère, un ami qui puisse et veuille se comporter envers eux sans détour ! Et sans cette circonstance, il est probable que nous vieillirons dans nos fautes, que nous mourrions accablés de toutes nos imperfections.

5. La douceur ne peut pas non plus exister sans l’humilité; car, les disputes sont une suite naturelle de l’orgueil. Aussi notre Seigneur nous exhorte-t-il à apprendre de lui à être à la fois ‘doux et humbles de cœur’. Les richesses sont donc un obstacle tout aussi grand à la douceur qu’elles le sont à l’humilité. En entravant l’humilité, elles entravent conséquemment aussi la douceur ; laquelle augmente en proportion que nous nous estimons moins ; et laquelle diminue naturellement aussi en proportion que nous présumons plus avantageusement de nous-mêmes.

6. Il y a une autre vertu chrétienne qui est pour ainsi dire alliée à la douceur et à l’humilité ; mais à laquelle il est difficile d’assigner un nom. St. Paul l’appelle επικεια. Jusqu’à ce que nous puissions trouver un mot plus convenable, nous pouvons l’appeler condescendance, disposition à nous soumettre aux autres hommes, à renoncer à notre volonté propre. C’est ce qui paraît être la qualité que St. Jacques assigne à la sagesse d’en Haut et qu’il appelle ευπειδης, expression qui est rendue par : accessible à la sollicitation, aisé à être convaincu de ce qui est vrai, facile à être persuadé. Mais combien rarement cette belle qualité se rencontre-t-elle chez l’homme riche ! Je ne sache pas avoir vu un tel prodige dix fois, dans l’espace de soixante-dix ans.

7. Et combien n’est-il pas rare de rencontrer de la patience chez ceux qui possèdent de grands biens ! À moins que ceux-ci ne soient contrebalancés par des afflictions longues et sévères, avec lesquelles Dieu se plaît souvent à visiter ceux qu’il aime, comme antidote à leurs richesses. Cela n’est pas rare : il envoie souvent des chagrins, des maladies et de grandes afflictions à ceux qui possèdent beaucoup de fortune. Par ce moyen, la patience a son effet parfait, jusqu’à ce qu’ils soient devenus parfaits et entiers, ne manquant de rien.


II. Tels sont quelques-uns des obstacles à la sainteté qui entourent le riche de tous côtés. Nous allons maintenant faire observer, d’un autre côté, à combien de tentations nous exposent les richesses.

1. Et, d’abord, combien grand n’est pas le penchant à l’athéisme, à l’oubli absolu de Dieu qui naturellement prend sa source dans les richesses. Aujourd’hui on a coutume d’appeler cela de la dissipation, beau nom, donné par le vulgaire à un entier mépris de Dieu, et même de tout le monde invisible. Et combien l’homme riche n’est-il pas entouré de toute espèce de tentations à une dissipation continuelle ! Combien l’art de la dissipation n’est-il pas étudié parmi les riches et les grands ! Prior dit avec beaucoup de finesse : « les cartes sont distribuées et les dés sont apportés : heureux effets de l’esprit humain, pour que l’homme puisse s’oublier ! » Dites plutôt pour que les mortels puissent oublier leur Dieu ; qu’ils puissent éloigner entièrement de leurs pensées, celui qui, quoiqu’il soit assis sur les globes des cieux, se tient néanmoins près de leur lit, sur leurs sentiers et observe toutes leurs démarches. Appelez cela de l’esprit, si vous voulez ; mais est-ce de la sagesse ? Oh ! non ; cela en est bien loin. Insensé ! T’imagines-tu que, parce que tu ne vois pas Dieu, il ne te voie pas ? Ris, joue, chante, danse ; mais ‘pour toutes ces choses, Dieu, t’amènera en jugement’.

2. De l’athéisme, la transition à l’idolâtrie est facile ; lorsqu’on ne rend de culte à aucun Dieu, on en rend aisément un à de faux dieux. Et, en effet, celui qui n’aime pas Dieu (qui est le seul objet de culte), aimera sûrement quelqu’une des œuvres de ses mains : il aimera la créature, s’il n’aime pas le créateur. Mais à combien de diverses idolâtries tout homme riche n’est-il pas exposé ! À quelles tentations, tentations pour ainsi dire insurmontables, d’aimer le monde, sous toutes ses formes n’est-il pas sujet ? Combien de tentations ne rencontrera-t-il pas de satisfaire les désirs de la chair ! Comprenez bien cela ; car cela ne s’entend pas seulement d’un seul sens, mais de tous les sens extérieurs. C’est également de l’idolâtrie que de chercher notre bonheur dans la satisfaction d’un seul ou de tous ces sens. Mais le plus grand danger pour les hommes, c’est de le chercher dans la satisfaction de leurs goûts, dans une sensualité modérée, dans une espèce d’épicurisme régulier ; non dans la gourmandise ou dans l’ivrognerie, cela est loin de leurs pensées : ils n’indisposent pas le corps ; c’est l’âme seule qu’ils rendent insensible, insensible quant à Dieu et à la vraie religion.

3. Les riches sont également environnés de tentations, quant aux désirs des yeux ; c’est-à-dire, qu’ils recherchent le bonheur en satisfaisant leur imagination, dont les plaisirs sont principalement fournis par les yeux. Les objets qui procurent quelque plaisir à l’imagination sont ou grands, ou beaux, ou nouveaux. Sans doute, tous les hommes riches n’ont pas le goût des grandes choses : mais ils en ont pour les choses nouvelles et jolies, principalement pour les nouvelles : le désir de la nouveauté étant aussi naturel à l’homme que le désir de manger et de boire. Or, combien nombreuses ne sont pas les tentations de cette espèce d’idolâtrie, laquelle prend naturellement sa source dans les richesses ! Combien les riches ne sont-ils pas toujours sollicités à rechercher le bonheur, si ce n’est dans les grandeurs, du moins dans les maisons élégantes, dans un riche ameublement, dans des tableaux rares, dans des jardins agréables ! Peut-être dans la plus grande des vanités, je veux dire dans de riches et élégants vêtements ! Enfin dans tout objet nouveau, soit grand, soit petit, que la mode, souveraine des insensés, leur recommande ! Combien les riches, d’un esprit plus élevé, ne sont-ils pas tentés de rechercher le bonheur, selon que leurs différents goûts les y portent, dans la poésie, dans l’histoire, dans la musique, dans la philosophie, ou dans les sciences et les arts curieux ! Quoiqu’il soit certain que toutes ces choses ont leur utilité, et que par conséquent on peut les rechercher sans crime, cependant si l’on cherche son bonheur dans l’une ou dans l’autre, au lieu de le chercher en Dieu, c’est une idolâtrie manifeste ; c’est pourquoi, ne fût-ce que par ce seul motif, que les richesses fournissent au riche les moyens de satisfaire tous ses désirs, on pourrait demander avec raison : « La vie du riche n’est-elle pas, plus que toute autre, une tentation ici-bas ? »

4. Quelle tentation le riche ne doit-il pas encore avoir de chercher le bonheur dans ‘l’orgueil de la vie’ ! Je ne pense pas que l’Apôtre veuille dire par là la pompe, les dignités ou les équipages, plutôt que l’honneur qui en revient aux hommes, qu’il soit mérité ou non. Un homme riche est assuré d’obtenir cela : c’est un piège qu’il ne saurait éviter. Toute la ville de Londres emploie les mots riche et bon, comme s’ils signifiaient la même chose. Oui, dit-on, c’est un bon homme ; il est riche de cent mille livres sterlings. Et certes, en tous lieux, si tu réussis bien, si tu augmentes ta fortune, les hommes diront du bien de toi. Tout le monde s’accorde à dire, que les richesses suppléent aux bonnes qualités. Et qui pourrait se voir généralement applaudi, sans en être orgueilleux, sans être insensiblement porté à avoir de soi une opinion plus favorable qu’il ne devrait.

5. Comment se pourrait-il qu’un homme riche échappât à l’orgueil, ne fût-ce que par cette seule raison, que sa position est cause que la louange lui vient de toute part ? Car les louanges sont généralement un poison pour l’âme, même plus il est doux, plus il est pernicieux ; surtout lorsqu’elles ne sont pas méritées. De sorte que notre poète peut bien dire : « Pernicieuse flatterie, source de tout mal, tu empoisonnes les actions les plus honnêtes ; tes effets destructeurs se répandent sur les vertus mêmes ; dans des temps malheureux et par une influence fatale, tu parais au milieu de la moisson avec l’orgueil, et tu détruis l’attente et l’espoir du cultivateur. » Non seulement la louange, méritée ou non, mais encore tout ce qui entoure le riche, tend à lui inspirer de l’orgueil et à l’augmenter au-dedans de lui. Son château magnifique, son ameublement somptueux, ses tableaux bien choisis, ses beaux chevaux, ses équipages, ses vêtements élégants, même les broderies qui se trouvent sur ses manches, toutes ces choses seront le sujet de la louange de l’un ou de l’autre de ses convives, et elles auront une tendance pour ainsi dire irrésistible à le porter à s’imaginer qu’il vaut mieux que ceux qui ne jouissent pas de ces avantages.

6. Combien n’est-il pas naturel aussi que les richesses entretiennent et augmentent cette volonté propre qui est innée en tout enfant d’homme ! Non seulement ses domestiques et ceux qui dépendent immédiatement du riche se laissent gouverner par sa seule volonté, parce qu’ils y trouvent leur avantage ; mais beaucoup de ses voisins et connaissances s’efforcent de lui complaire en toute chose. De sorte que sa volonté propre étant continuellement favorisée, il est naturel aussi qu’elle augmente de plus en plus ; jusqu’à ce qu’enfin il soit hors d’état de se soumettre à la volonté de Dieu ou à celle des hommes.

7. Telle est la tendance qu’ont les richesses à faire naître et à entretenir tous les penchants contraires à l’amour de Dieu. Elles ont encore la même tendance à nourrir toutes les passions et tous les penchants qui sont contraires à l’amour de notre prochain : le mépris, par exemple, principalement pour nos inférieurs. Or, rien n’est plus opposé à l’amour ; le ressentiment d’une offense réelle ou supposée, quoique Dieu se soit réservé cela, comme une de ses prérogatives particulières ; la colère du moins ; car elle naît promptement dans l’esprit du riche : « Quoi, » dit-il, « en agir ainsi envers moi ! Oh, il aura bientôt lieu de s’en repentir : je puis maintenant moi-même me faire justice ! »

8. Ce qui se rapproche beaucoup de la colère, si ce n’en est pas une espèce, c’est une humeur acariâtre et chagrine. Mais les riches sont-ils donc plutôt exposés à cette humeur que les pauvres ? L’expérience prouve qu’ils le sont. Il y a plusieurs années déjà que j’en fus témoin d’un exemple frappant : un monsieur qui possédait une grande fortune, ordonna à une domestique, tandis que nous nous entretenions d’une manière sérieuse, de mettre du charbon sur le feu ; il en sortit une bouffée de fumée ; cet homme se jeta aussitôt contre le dos de sa chaise et s’écria : « Oh ! M. Wesley, j’éprouve journellement de telles afflictions ! » Je ne pus m’empêcher de lui demander, si c’étaient là les plus grandes afflictions qu’il éprouvait. Assurément, ces afflictions ne l’eussent pas tourmenté autant, si, au lieu de cinq mille livres sterling de rente, il n’en avait eu que cinquante.

9. Il n’est pas étonnant que les riches, en général, soient ainsi privés de toute bonne disposition, et qu’ils soient, au contraire, exposés aux mauvaises ; puisqu’il y en a si peu parmi eux qui aient égard à cette déclaration solennelle de notre Seigneur, sans l’observation de laquelle nous ne pouvons être ses disciples : ‘Et il disait à tous’, à toute la multitude, pas seulement à ses apôtres : ‘Si quelqu’un veut venir après moi’, s’il veut être absolument chrétien, ‘qu’il renonce à soi-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive.’ (Luc 9 :23) Oh ! que ces paroles sont dures, pour ceux qui se trouvent à l’aise au milieu de leurs richesses ! Cependant l’Écriture sainte ne peut être annulée. C’est pourquoi, à moins qu’un homme ne renonce à lui-même, à tous les plaisirs qui ne le disposent pas à prendre plaisir en Dieu, ‘qu’il ne se charge chaque jour de sa croix’, qu’il n’obéisse à tous les commandements de Dieu, quelque pénibles qu’ils soient à la chair et au sang, il ne peut être disciple de Christ, il ne peut ‘entrer dans le royaume de Dieu’.

10. Relativement à ce point important, de renoncer à nous-mêmes et de nous charger chaque jour de notre croix, appelons-en à l’expérience ; appelons-en à la conscience de tout homme en présence de Dieu. Combien d’hommes riches y a-t-il parmi les méthodistes (remarquez qu’il n’y en eut pas un seul dans le principe, lorsqu’ils se réunirent), qui renoncent encore à eux-mêmes, et se chargent chaque jour de leur croix ? qui renoncent fermement à tous les plaisirs, soit des sens ou de l’imagination, à moins qu’ils ne sachent par expérience que cela les dispose à prendre plaisir en Dieu ? Qui n’évitent aucune croix, aucune fatigue ou aucune peine, qui se rencontre sur la route du devoir ? Qui sont ceux parmi vous, qui sont riches maintenant, et qui renoncent à eux-mêmes, précisément comme ils le faisaient lorsqu’ils étaient pauvres ? Qui supportent maintenant la fatigue et la peine aussi aisément qu’ils les supportaient lorsqu’ils n’avaient pas cinq livres à eux ? Venons-en aux particularités. Jeûnez-vous encore aussi souvent que vous le faisiez alors ? Vous levez-vous encore aussi matin ? Endurez-vous le froid ou la chaleur, le vent ou la pluie aussi patiemment qu’alors ? Une raison, parmi beaucoup d’autres, pourquoi il y a si peu de personnes qui augmentent leur fortune sans diminuer en même temps la grâce qu’elles ont en partage, c’est parce qu’elles ne renoncent plus à elles-mêmes et qu’elles ne se chargent pas chaque jour de leur croix. Hélas ! Elles ne supportent plus les fatigues, comme de bons soldats de Jésus Christ.

11. ‘Va maintenant, homme riche ! Pleure et gémis sur les misères qui t’assaillent’ ; misères dont tu seras accablé sous peu, si tu ne les préviens par un changement sincère et total ! ‘La corruption de ton or et de ton argent’ s’élèvera ‘en témoignage contre toi, et rongera ta chair comme le feu.’ Oh ! comme ta situation est misérable ! Et qui pourrait venir à ton secours ? Un commerce familier avec autrui te serait plus nécessaire qu’à tout autre homme au monde, et tu le rencontres le plus rarement. Car combien peu de personnes oseraient converser aussi familièrement avec toi qu’elles le feraient avec un de tes domestiques ! personne ici-bas qui espère retirer quelque avantage de ta faveur, ou qui craint d’éprouver quelque dommage par ton mécontentement. Dieu veuille m’inspirer des expressions convenables, et permettre qu’elles se gravent profondément dans ton cœur ! Il y en a beaucoup parmi vous qui me connaissez depuis longtemps, peut-être même depuis votre enfance. Vous m’avez souvent assisté, lorsque j’étais dans le besoin. Ne pourrais-je pas dire de vous que vous m’aimâtes ? Mais maintenant le temps de notre départ est proche : mes pieds chancellent sur le sombre abîme. Je voudrais vous laisser un seul mot avant de sortir de ce monde, afin que vous vous en souveniez, lorsque vous ne me verrez plus.

12. Oh ! que votre cœur soit tout à Dieu ! Cherchez votre bonheur en lui, et en lui seul. Gardez-vous de vous attacher à la poussière. Cette terre n’est pas votre séjour. Cherchez à faire un bon usage de ce monde et n’en abusez pas ; servez-vous du monde, et jouissez de Dieu. Soyez toujours prêts à quitter toutes choses ici-bas, comme si vous étiez de pauvres mendiants. — Soyez de bons intendants des divers dons de Dieu ; afin que, lorsque vous serez appelés à rendre compte de votre administration, il puisse dire : ‘C’est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur.’